Commémorer?
pour Ponticelli 18/08
lp.éléments de réflexion
Dans un des espaces d’exposition sur le circuit des lieux de mémoire de la « grande guerre » en Champagne Ardenne sont présentés une série de tirages photographiques. Des vues prises sur ces lieux d’une arche tendue entre deux camionnettes, accompagnées d’une brève légende évoquant la mémoire du lieu et le passage in situ de l’arche.
Dans le même contexte des rencontres in situ autour de l’arche sont proposés. Sur des lieux de bataille plutôt isolés, en plein air, hors lieux d’exposition à l’aube ou au crépuscule, ces haltes exigent une démarche singulière où s’actualise la volonté de faire mémoire. Sur place les visiteurs découvrent une installation projection dans les camionnettes et sont invités à laisser un bref témoignage de leur passage sous forme de SMS(voir dispositif Ur/Up).
Dans cet aller retour de la trace à l’acte in situ se joue une pensée de la commémoration et de l’engagement. Une pensée qui traverse le champ de l’art et de l’histoire, du poétique et du politique pour être une pratique de la résistance, résistance à l’usure du temps mais aussi à l’engourdissement des mémoires dans les mots et les choses de la mémoire.
Utopie et résistance
Commémorer c’est faire mémoire ensemble mais c’est aussi mettre ensemble des temps, des lieux, des mots, des actions. Sur les lieux de la grande guerre le passage est aussitôt identifié comme une arche, un signe traversé et traversant pour relier et faire mémoire d’un lieu à l’autre.
Signe mythique de l’alliance, l’arche s’ouvre depuis un passé immémorial en direction d’un avenir eschatologique. Signe utopique en tant qu’il renvoie à un hors-lieu de la mémoire et de l’avenir en quoi est-il susceptible de faire mémoire ?
N’est-il pas singulièrement « déplacé », voir scandaleux de rêver sur les ruines de la grande guerre quand elle entraîne avec elle la seconde et quand à l’absurde boucherie suit l’horreur sans nom ?
A moins qu’il ne s’agisse avec l’apparition de cet immémorial, de la singulière affirmation d’un « déjà » comme attitude de résistance, selon l’esprit des mots du résistant Jean Cavaillès :
« On ne combat pas pour être libre mais parce qu’on l’est déjà. »
Pourquoi continuer la lutte, dira-t-on, si on est déjà libre ? L’impuissance de l’utopie ne se double-t-elle pas d’une extinction des raisons de se libérer ? A moins que ce déjà qui s’ouvre depuis un toujours ne soit de tous les jours, l’injonction de chaque jour qui ouvre la mémoire et l’action.
Alors le déjà est un « pas encore » au sens du délai et « encore un pas » au sens du titre de l’ouvrage de Jacques Derrida qui traite de la paix perpétuelle et de la ville refuge :
« Cosmopolites de tous les pays encore un effort !»
Dans cette perspective la commémoration de ce qui a déjà eu lieu est elle-même un moratoire, un délai, une temporisation qui à la fois retient et fait avancer le temps. Et dans cette tension de ce qui a été à ce qui sera, de ce qui retarde à ce qui est en avance sur son temps, le délai prend la forme de l’urgence. D’une urgence qui n’est pas sous l’impératif de la loi ou du devoir, fut-ce le devoir de mémoire mais sous une libre injonction qui procède d’elle-même.
La drôle de guerre une crise de la mémoire
La grande guerre n’est pas seulement si grande par l’ampleur du conflit et le nombre de ses morts ; sa grandeur lui vient plutôt du vide qu’elle ouvre dans la représentation.
La « grande » guerre est aussi une « drôle » de guerre où toutes les métaphores de la « grandeur », toutes les valeurs de la guerre, de l’héroïsme et du patriotisme commencent de s’effondrer pour ne laisser littéralement que « l’immensité » d’un désastre et d’un terrible comput : Les corps et les canons.
Le vide qui s’ouvre dans la représentation, c’est alors une impossibilité à se souvenir comme à oublier, à se démettre comme à transmettre ; quoi que ce soit. Un vide dans le temps, la mémoire et l’expérience, un trauma :
[Benjamin, qui, dès 1933, avait diagnostiqué avec précision cette « pauvreté en expérience » de l’époque moderne, la désignait comme une catastrophique conséquence de la guerre mondiale : les survivants des champs de bataille:
« revenaient frappés de mutisme (…) non pas enrichis d’expériences susceptibles d’être partagées mais appauvris (…). Car jamais expériences n’ont été si radicalement démenties que les expériences stratégiques par la guerre de positions, les expériences économiques par l’inflation, les expériences corporelles par la faim, les expériences morales par le despotisme. Toute une génération, qui était allée à l’école en tramway à chevaux, se retrouvait debout sous le ciel dans un paysage où rien n’était resté inchangé – sauf les nuages et, au centre, dans un champ de forces destructrices et d’explosions, le fragile, le minuscule corps humain. »]
W.Benjamin, Der Erzhäler, cité par Giorgio Agamben, inEnfance et Histoire, Essai sur la destruction de l’expérience, p-23, petite bibliothèque Payot.
Qu’un soldat inconnu est un monument atteste surtout qu’un monumental inconnu s’est glissé parmi nous et qu’un des vainqueurs de la première (Pétain) soit le traître de la seconde ou que les objecteurs de la première aient aujourd’hui leurs monuments sont autant de signes d’un bouleversement des valeurs de la guerre et de celles de la mémoire.
Dès lors, le vide qui s’ouvre dans les mémoires comme triple impossibilité, et de se souvenir et de transmettre et d’oublier, vient hanter d’un soupçon toute mémoire collective : est-ce que selon la formule en miroir de Clauzewitz toute commémoration n’est pas poursuite de la guerre par d’autres moyens ? L’autojustification qui croit pouvoir combler le vide d’une pierre tombale, aussi monumentale soit-elle et qui à son insu restaure une illusion de continuité au risque du retour du même.
Et pourtant dans le même temps la conscience crie, non ne peut pas oublier ! pas ça, ce n’est pas possible on ne doit pas oublier, les générations qui suivent ne doivent pas oublier ; d’ou le devoir de mémoire.
Mais selon nous, dans ce processus c’est d’où vient l’appel à la mémoire qu’il faut d’abord se souvenir, de cette puissance de ne pas oublier qui procède d’une conscience libre qui se donne à elle même ses devoirs et ne cesse du même coup de les actualiser sans s’en croire jamais quitte.
Antis-monuments contemporains ?
C’est dans cette crainte d’une mémoire qui croirait pouvoir se reposer sur des œuvres que s’inscrivent des travaux comme ceux de Jochen Gerz qu’on a pu désigner comme des anti-monuments : des monuments passants appelés à disparaître, qui ne doivent d’abord exister que dans l’acte de la commémoration.
On connaît ainsi le monument contre le fascisme de Hambourg, une colonne de plomb que les passants signent et qui disparaît peu à peu dans le sol ou celui de Biron qui ne cesse de se constituer des témoignages des habitants.
Et ici aussi dans notre « passage » l’oeuvre est passante et indéfiniment reconduite. Mais elle est passante en tant qu’elle passe, c’est à dire pas seulement en tant qu’elle disparaît mais aussi en tant qu’elle apparaît, pas seulement en tant que des actes de présence ne cessent d’en reconduire l’occurrence mais en tant qu’elle est passante dans l’espace et dans le temps et que la virtualité de son passage s’inscrit dans le passage même, comme passage passant.
Ainsi par sa dimension de passage rappelle-t-il tous les passages par lesquelles bien des civilisations marquaient leur mémoire, tous ces arcs de triomphe à la gloire des vainqueurs mais par sa dimension passante et fragile il se dérobe à ces processus d’appropriation pour évoquer plutôt les arches mythiques où se croisent le ciel et la terre ; l’arc dans la nuée et l’arche de Noé, les linteaux des seuils et l’arche d’alliance.
Mais parce que les « lieux du passage » dans l’espace, dans le temps et dans l’imaginaire sont donnés ici ensemble au travers de moyens et de matériaux banals (camionnettes, arcs en lamellé collé, sacs à gravats) l’adresse en retentit aussi en deçà et au-delà du seul contexte biblique.
Déplacement, fragilité et banalité de la mise en œuvre et des matériaux par où l’oeuvre se dérobe à cette histoire des vainqueurs pour rejoindre unanimement tous les soldats anonymes.
Une unanimité qui loin de s’imposer aux consciences et aux territoires, rassemble les temps et les lieux dans l’actualité d’une mémoire qui ne cesse de chercher et de vivre de son passage au présent.
Le contemporain de « l’art contemporain » s’y cherche aussi ici, à contre temps, si on entend le mot à la façon de Vasari comme un label qui appellerait certains des artistes de ce temps à la lumière des hommes illustres et rejetterait tous les autres dans les limbes ; à temps si cette problématique du passage est au cœur des enjeux et de la pratique de l’art contemporain au point selon Rosalind Krauss que:
« La sculpture contemporaine semble véritablement
obsédée par l’idée de passage, … »
ou que dans le régime esthétique d’autonomie de l’art selon Jacques Rancière :
« le mode nouveau de l’éternel est de passer »;
à temps et à contre temps si dans ce passage, à la limite de l’art et du politique, la puissance utopique, hors-lieu et hors-temps, se manifeste comme ce qui tient les temps ensemble.
Ponticelli 18/08, camp de Suippes, Marnes(51) sape/sappe
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