UR/UP ELEMENTS janvier 2008, lp.
Espacement et être passant, passage au politique. Avec le passage il est d’abord question de l’ouverture d’un espace, plus précisément d’un espacement, d’un vide où s’ouvre l’espace, d’un côté l’étendue, le large Ur, de l’autre, le haut, le regard, Up. Mais en tant qu’il est passant, posé sur deux véhicules, au point de son éclipse et de son dé-part, c’est aussi le temps qui s’espace, qui temporise dans une mise en suspens du départ, de la halte et de la hâte, du mobile et de l’immobile, de l’origine et de la fin. Ur/Up. L’invitation au passant. Dans cet être passant du passage lui-même le passage est aussi engagé en tant qu’œuvre dans sa propre fin. Toute œuvre architecturale en tant qu’elle est habitable est prise dans un usage, un habitus, dans lequel en un sens elle est appelée à s’effacer en tant qu’œuvre. Mais ici le passage non seulement passe mais n’abrite rien (voir la couverture discontinue), voué seulement à passer et laisser passer, le vent, l’eau, la lumière. S’il s’efface c’est donc simplement comme ce qui passe et fait passer. Comme tel il n’est pas seulement passage d’un passage mais invitation au passage de ce passage, à la traversée, de la marche ou du regard. Ainsi l’acte du passage au sens du geste architectural retiré dans sa coupure symbolique est aussi passage à l’acte au sens du geste littéral. Du dedans au dehors. Ce passage dans le jeu même du passage, d’une œuvre comme forme séparée à une forme de vie, de l’art au non-art, de l’origine à la fin vient ainsi inscrire le paradoxe de la modernité et du régime esthétique tel que Jacques Rancière le voit à l’œuvre dans tout le champ de l’art contemporain, dans la structure même d’un lieu. De sorte que le double horizon de la promesse dans l’oeuvre, d’une part comme art, forme séparée et expérience spécifique et d’autre part comme non-art forme de vie et politique se maintient et se renforce dans l’opposition même. Tel l’horizon du passage lui-même arc-bouté sur les deux camionnettes en sens opposées. Tel ce mouvement où le réseau et la fonction du transport usuel sont suspendus pour laisser place dans l’immobilité à la virtualité d’un autre transport, invitation à la marche comme dé-marche, à la vue comme voyage, à la rencontre et au peuple qui vient. Marche et dé-marche, passage à la limite. Que signifie ici ouvrir la marche dans la suspension de la « marche du monde » ? D’être ainsi à la limite du mobile et de l’immobile, du mouvant et du mu, le passage (et tout l’espace avec) est lui-même limite, seuil, marche. Marche en tant qu’il ouvre la hauteur et « Marche » au sens de frontière, d’avant-poste. Mais là encore en tant même qu’il outrepasse toute frontière en son être passant, il entraîne toute frontière à son point de disparition. Dans ce mouvement frontalier d’apparition et de disparition, le passage se manifeste comme U-Topie, au sens littéral de hors et non lieu dans le lieu, et au sens figuré comme figure et attente d’un monde à venir. Où est Europe ? Mouvement utopique qui questionne l’Europe dans son origine et sa fin (Ur/Up). Son origine dans le mythe de son enlèvement, chez Hérodote notamment, lui qu’on nomme le père de l’histoire, sa fin dans l’extension de ses frontières et le processus de sa constitution à notre époque. Réversion et tension dans le temps et dans l’espace: origine ou non en Orient, est-elle d’ici ou d’Asie, de l’île ou du continent, de Crète ou d’Ailleurs, s’arrête-t-elle ou non en Occident, autant de questions d’hier et d’aujourd’hui ? Autant de questions à la halte et en balance (Balt), autant de raisons de pousser en Baltique, ouverte sur l’Asie par la Russie et l’Ailleurs par le grand Nord, entre l’insularité d’une mer intérieure et la dérive des langues et des continents. Assez loin de nous surtout pour éprouver l’Europe à ce point d’étrangeté où d’elle même elle porte en avant. De l’hôte, réversibilité du même et de l’autre. Point d’étrangeté, au point du jour et de la nuit, point de réversibilité de ce qui sait à ce qui ne sait pas, de l’invité à l’invitant, comme le dit « l’hôte », ce mot qui dans la langue hésite au seuil de l’hospitalité. Un seuil de réversibilité du visiteur au visité, du traversant au traversé du spectateur à l’acteur que ne cesse de suspendre le passage, structure ouverte sur le territoire étranger, hors lieu dans le lieu, qui travaille à la lettre les concepts limites du politique, frontière, droit d’asile, hospitalité, ville refuge, cosmopolitisme,…, de Kant le sage de Koenigsberg (aujourd’hui Kaliningrad enclave russe sur la Baltique), à Derrida. Seuil qui fait du passage un véritable lieu de pensée : « Cette expérience des villes refuges, je l’imagine comme ce qui donne lieu, un lieu de pensée, et c’est encore l’asile ou l’hospitalité, l’expérimentation d’un droit et d’une démocratie à venir » J.Derrida. Cosmopolites de tous les pays encore un effort ! ed Galilée. De l’image mouvement à l’image temps. L’utopie, U-topos, est ici dans le lieu-même, le hors les murs dans les murs, la puissance qui tient l’œuvre séparée dans ce qui tient ensemble. Ce hors-lieu dans le lieu, cette virtualité du lieu appelle le passage des images dans la mesure où l’image, l’image mouvement, est elle même « le lieu hors lieu » où se manifeste et se déploie cette virtualité de l’être passant. La projection dans les camionnettes de vues du passage, de la route et des rencontres à des étapes antérieures déploie la virtualité de ce lieu passant. Mais de même que le passage s’efface dans le mouvement même de son passage pour n’être qu’une adresse, le processus de prise de vue et de projection s’y résorbe. Venues du passé les images se portent alors en avant de la rencontre. Elles se dépouillent de leur simple caractère documentaire, de leur être ici, pour être le là d’un ailleurs où se réverbère la rencontre. Ce passage, cet entre-deux, dans le passage des images elles-mêmes, de la présentation à la représentation et du hors lieu au lieu, tend à se rejouer à plusieurs niveaux (sujet, prises de vues, traitement des images, montage, dispositif de projection) : entre le documentaire qui fait taire la fiction et la fiction qui fait taire le document s’ouvre alors l’image temps. De sorte qu’entre image à l’arrêt et image mouvement, dans le rythme même du défilement, fulgure et se suspend l’instant qui tient ensemble et séparé ce qui porte en arrière et en avant, la trace de ce qui passe et le passage de cette trace. Trace ou architrace que figure les tracés éphémères à la chaux sur le sol où la terre meuble elle même se retire. Le « pays » passant. Dans ce trait et ce retrait ce qui se manifeste en effet, c’est d’un côté le pays, de l’autre le portrait. Et l’un par l’autre le « pays passant ». Le mouvement du passage dans son passer et son laisser passer récuse toute emprise sur le paysage. En son être posé au point du départ, lui et le pays l’un l’autre se dégagent. A l’opposé de l’arc de triomphe, du trophée, de la sculpture qui de sa main mise, la main de l’homme impose au pays, dans la courbe de son trait et de son retrait, il ne cesse de s’en séparer pour le laisser à lui-même. Mais dans le moment de cette séparation dans ce désoeuvrement et cet esseulement, l’espace et le temps sont donnés comme pour la première fois. De sorte que dans ce passage du pays, le land, le pays, se découvre comme le pays même de tout passage, comme ce qui ouvre la distance, la dimension où le « pays » se rencontre. « Pays » cette fois au sens de l’ancien français qui désigne aussi bien le lieu que l’habitant. « Pays » comme celui qui passe, le passant en qui citadin et paysan se rencontrent aussi bien comme habitants. Et le paysage comme pays et visage et le visage comme vis à vis du pays lui-même, lieu de ce trait et retrait, où trait pour trait, d’une traite nous passons. Et c’est bien du portrait qu’il s’agit comme le port, l’apport et la porte de toute transition. Du trait et du portrait de ce qui tire et de ce qui se retire dans le trait. Walter de Maria pensait l’essence du Land Art comme isolement, séparation. Et ici aussi il y a séparation mais séparation qui passe elle-même comme puissance qui porte le trait qui arrête, et comme puissance qui porte à l’encontre de l’autre. Itineraire alternance et dispositif. C’est dans ce jeu d’une puissance qui arrête en tant qu’elle passe, qui sépare en tant qu’elle rassemble, qui porte le hors les murs dans les murs, la virtualité du lieu au cœur de la rencontre et la rencontre au cœur du virtuel qu’il faut comprendre l’itinéraire et le dispositif proposé. L’itinéraire, dans cette alternance de temps laissés libres sur des sites isolés et de rencontres dans des centres d’art où l’alternance est pensée comme le passage de l’aléatoire de l’un à l’autre ; dans ces tours et détours qui suspendent et déplacent toute idée de tournée. Le dispositif, dans l’alternance et le rythme d’une cabine à l’autre, des paysages, des portraits, des vues du voyage ; des projections avec ou sans projectionniste, à plusieurs ou isolé, saturées de lumière ou en « night shoot », lentes ou saccadées, avec ou sans bande son, images à l’arrêt ou en mouvement, à défilement continu ou discontinu, avec ou sans projection (sur moniteur du mobile),... ----------------------------------------------------------------------- | De main en main usage et passage du mobile.
De même que tout le projet se retire dans le titre Ur /Up Balt, le passage du virtuel au réel, du geste à l’image, du visible au dicible, de la langue à l’écrit, de la prise de vue à la projection se condense dans l’usage du mobile. Autant l’arche ouvre le lointain et la marche, le large et le haut, autant le mobile se resserre sur la main jusqu’à passer de mains en mains prétexte au vis à vis et l’échange des visées. Une puissance de concentration qui agit tant au niveau de l’image, du corps que de la langue. ------------------------------------------------------------------------------------------- Les images du mobile, la miniature et l’intime. Sur l’écran du mobile les images apparaissent à l’échelle de la main, du carnet de voyage, de la miniature et de l’intime. « La miniature, porte étroite s’il en est, ouvre un monde » nous dit Gaston Bachelard dans « La Poétique de l’espace ». « Gîte de la grandeur, lieu hors lieu, où le lointain devenu proche, rassemble en une miniature un pays où l’on aimerait vivre. Miniatures comme autant de nids de solitude où le rêveur rêve de vivre... » L’écran du mobile sera donc ici le lieu virtuel où se joue ce passage du proche au lointain, du corps au dehors, de l’intime à l’universel, de l’isolement à l’être ensemble, où la rencontre se réverbère dans le regard de chacun et où chacun est appelé à le prendre en main comme on le voit dans le dispositif cabine 3/dehors(voir descriptif détaillé). De l’intime à l’intimation. Selon la logique du passage, l’intime est aussi ici intimation, passage à l’universel et au dehors, au dessaisissement de l’intériorité et de l’imaginaire du rêveur dont parle Bachelard. Dans l’invitation silencieuse du passage comme dans les gestes qui s’ensuivent d’exposition aux prises de vue et à la rencontre, on bascule selon les termes de Rancière d’une forme séparée à une forme de vie. L’échelle exemplaire de l’image de collection, celle qu’on tient en main qu’on peut ramasser et collecter laisse alors se manifester l’essence de la collecte comme manifestation du collectif, vie politique de l’homme qui ouvre les possibles d’une histoire et d’une mémoire. Dans ce mouvement l’usage du mobile où se condense toutes les fonctions du processus imageant, prise de vue, montage et diffusion fait retour sur l’origine même des images chez « l’homo spectator » comme dans les impressions de main de la grotte Chauvet analysées dernièrement par Marie José Mondzain. Dans ce renvoi de l’origine à la fin dans le media, le medium, le mediateur et dans leur histoire se joue un autre partage du visible où au mirage du saisissement perpétuel se substitue une puissance de dessaisissement et à l’illusion de maîtrise, tenir le monde dans sa main avec le mobile, la réalité d’une relation à l’autre. Mémoire et mouvement de la trace. Et dans cette dessaisie se découvre un autre mode de saisie ; à la dissipation des images, proportionnelle à la capacité de stockage des informations selon le paradoxe de l’écriture observé par Platon dans le Phèdre, se substitue la capacité du choix, capacité à constituer des traces. Si l’illusion d’une parfaite et perpétuelle saisie de l’instant, d’une télé-réalité va de pair avec le passage perpétuel des images dans la société du spectacle, mettre à jour l’être passant des images c’est redonner prise sur leur flux. A l’image du passage qui suspend un moment les communication usuelles des utilitaires du transport, la trace, lieu de cet être passant, peut devenir le lieu hors lieu d’une mémoire où se réverbère au point de sa disparition l’événement de la rencontre. C’est ce processus qui demande au projet de faire au retour, retour sur l’aller, à travers la constitution des fonds, dans ces boîtes où l’œuvre peut apparaître et se résorber encore à l’échelle de l’archive. Langage SMS. La puissance de miniaturisation comme le remarque Bachelard en parlant de « miniatures sonores » joue aussi dans l’audible et singulièrement dans le langage SMS, où cette puissance vient à faire passer le visible et l’audible, l’écriture et la parole les uns dans les autres. De sorte que là encore, à la limite de l’idiome et de l’universel, de la lumière et des ténèbres, de l’extinction et de l’apparition, de la mémoire et de l’oubli, de la saisie et du dessaisissement s’ouvre un passage. Le langage SMS est dès le titre du projet, Ur/Up travaillé comme cette puissance de concentration et de dispersion qui vient ouvrir un blanc dans la langue, une lumière par où s’ouvre un espace de traductibilité qui n’est dans aucune langue mais tend à les traverser toutes comme virtualité. Puissance poétique d’un habiter ensemble qui agit cette fois comme un hors langue dans la langue. Abrégé et abrogation de la langue à la limite de leur extinction et de leur ouverture où le signe écrit fait retour sur la parole pour libérer l’espace d’une simple adresse. Adresse qui pour être l’insituable présence de l’in situ demande à se disperser et se répercuter dans les sites du dit espace virtuel, blogs et autres. ------------------------------------------------------------------------------------------- .Non Lieu Intermède et multi-media. L’outil mobile n’est donc pas seulement choisi pour sa mobilité en accord avec la mobilité du passage mais pour ce passage qu’il autorise entre le visible et le dicible où l’inter-média est au multimédia ce que le vide est au passage. Cet intermède qui suspend l’omnipotence du multimédia et en libère du même coup l’être multiple, qu’elle révèle et dont elle use comme tel. Intermède, voie du milieu, dans le passage même aux extrêmes, pourrait-on dire en direction encore de l’Orient. L’intermède ce mot du spectacle qui suspend le spectacle, l’interrompt au moment même où il en relance la puissance distrayante, le divertissement. Pris ici à la lettre non plus comme distraction de plus, mais dans sa force de concentration et de rupture où du milieu du monde et du media, il se pose comme commencement et fin, à rebours des logiques de fondation et de dissimulation du pouvoir dominant du multimedia. Entre-deux, passage, puissance du milieu, autant de mots pour désigner cette virtualité, cet hors lieu dans le lieu même où la puissance se défait d’elle même pour laisser être ce passage et cet aller retour de l’art au non art et au politique, du réel au virtuel, de l’encontre à la rencontre. Dans cette dynamique la participation des passants n’est là ni pour meubler la rencontre ni pour une quelconque animation de rue mais comme force de rupture de l’art à sa limite, où se joue et déjoue le passage de l’art au politique, leur séparation et en elle leur mutuelle ouverture, passage au passant. La performance. C’est dans ce passage à la limite, d’une forme séparée à une forme de vie, qu’il faut situer la performance comme le méta-média qui traverse tout le projet, en tant que milieu, moyen terme d’une forme à l’autre, et en tant que ce qui passe la forme, la perce de part en part pour passer outre. Entendue ainsi elle est le geste, la médialité qui fait passer l’un dans l’autre la présence et la représentation, le virtuel et le réel, la rencontre f2f et le multimédia, le geste au sens métaphorique et architectural dans le passage comme puissance à la lettre du méta-phorique, « ce qui porte au delà de lui-même » dans la lettre du corps de l’objet ou de l’acteur. Et le geste au sens littéral dans l’exposition des gestes des artistes aux prises de vue, au montage du passage et des images, à la diffusion texte et image. Rien n’a eu lieu que le lieu ? Au bout du compte, en dépit de tous ces grands discours que s’est-il passé pourra-t-on dire ? En définitive « rien n’a eu lieu que le lieu » selon le mot de Mallarmé. Nul éclat dans ce geste du passage sur de bien ordinaires véhicules, presque un auvent de camping, et rien d’autre dans tout ce cirque qu’un simple passage indéfiniment reconduit. Et certes il n’y a dans tout ceci rien d’extraordinaire et la performance dans son histoire passe elle même à la limite dans le non art et le quelconque, dans le refus de toute performance au sens de la prouesse spectaculaire. Mais cette fin de non recevoir, ce « circulez y a rien à voir » n’est pas, pour celui qui a des yeux pour voir, sans faire retour sur une puissance de fiction qui désordonne l’ordinaire, à passer de la vision anachronique aux chroniques de chaque page, des gestes et des bagages à la geste du voyage. ///////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////// ------------------------------------------------------------------------------------------- ------------------------------------------------------------------------------------------- |